Extraits Suraj

Le 16 janvier. À l’aube.

Depuis quatre jours, je dors seulement trois ou quatre heures par nuit et encore. Tous les membres du comité d’organisation passent la journée et la soirée sur le site du FSM et nous en repartons vers minuit en rickshaw jusqu’à la gare de Gore­gaon. L’institution catholique où nous sommes logés ne sert pas de repas alors, presque tous les soirs – c’est devenu un rituel –, nous nous retrouvons dans un petit restaurant pour faire le point. On mange des kebabs, des quick service et, pendant deux ou trois heures, chacun exprime ses craintes, ses impressions de la journée. Aujourd’hui, nous avons eu un moment de grande émotion quand, Vikrant, l’organisateur de la marche des dalits nous a rejoints. Épuisés mais heureux. Seule Brinder est nerveuse car le groupe des musiciens n’est pas toujours pas arrivé.

À Goregaon, au bureau des enregistrements, les volontaires ont été débordés par l’afflux de délégations. Mais le plus important pour nous s’est passé hier, avec l’accueil de la délégation pakistanaise à l’aéroport.

Les autres membres de la délégation sont venus par le train de Delhi à Bom­bay mais auparavant, lors du passage de frontière, ils ont été retenus longtemps. À l’arrivée à la gare de Bombay Central, ils devaient bien être plus de trois cents, par paquets pas trop visibles, car on craignait avant tout les provocations du Shiv Sena.

À l’aéroport, ils sont arrivés à quarante, et nous sommes venus à une dizaine de notre côté. Nous n’avons pas prévenu les journalistes, toujours par peur du Shiv Sena. Nous leur avons mis autour du cou des guirlandes de fleurs de jasmin et avons échangé des nouvelles en anglais, en hindi ou en ourdou. Ismaïl est le seul avec qui j’étais en contact par e-mail et par téléphone. À la partition de l’Inde et du Pakistan en 1948, sa grand-mère est partie vivre au Pakistan tandis que le frère, son grand-oncle, est resté en Inde près d’Hyderabad. Ismaïl espère, après le Forum, rencontrer des cousins qu’il n’a jamais vus. Beaucoup ont des histoires similaires. Heureusement que l’Indian Pakistanese Friendship Society, la société de l’amitié indo-pakistanaise, a beaucoup favorisé les contacts, ainsi que des syn­dicalistes et des chercheurs dans les problèmes d’environnement. Pour nous, c’est fondamental.

On les a accompagnés ensuite dans différents hôtels, le plus discrètement pos­sible car nous craignions toujours les provocations. Finalement, tout s’est passé sans incident et j’ai accompagné la délégation, dont les quelques parlementaires, à une conférence de presse sur le site du Forum. Deux journalistes américains nous sont tombés dessus. « Que pensez-vous de l’attitude du président pakistanais Musharaff dans la guerre contre le terrorisme ? On dit qu’il joue un double jeu. Que représentez-vous dans votre propre pays ? Une minorité ? » Des journalistes indiens les ont interrogés sur la teneur de leur message. Ils ont répondu : « Nos gouverne­ments respectifs ont une attitude de fermeture. Nous prônons au contraire l’ouver­ture, la construction de ponts, d’échanges culturels et sociaux. Qu’on en finisse avec ce passé de guerres et de souffrances… » Brinder, en charge de l’animation culturelle, m’a dit avoir réussi à organiser une représentation musicale commune. Les échanges se font finalement surtout entre musiciens. Même volutes, mêmes mots ourdou, même mélodie.

Extraits Delphine
Delphine, 45 ans, connaît bien l’Inde où elle a fait plusieurs séjours. Le texte que je vais vous lire, page 93, est daté du jour de son arrivée, alors qu’elle vient de rejoindre Phil, arrivé à Bombay depuis dix jours. Elle écrit le soir de sa chambre d’hôtel et se remémorre sa journée.
Delphine15 janvier. « Sur la passerelle métallique».
Je suis arrivée ce matin à sept heu¬res à l’aéroport de Bombay, après une nuit totalement blanche. Ma première jour¬née vient de se terminer et je me suis écroulée dans la chambre de l’hôtel Ramakrishna, complètement épuisée…

Phil réalise des inter¬views rapides des travailleurs embauchés le temps du Forum. Il est accompagné d’une jeune sociologue française qui prend des photos. Ils ont eu l’idée bizarre d’interroger ceux qui travaillent dans les services du Forum sans être sympathisants d’aucun mouvement.
Au début, je l’ai suivi. Les policiers en costume kaki s’affairent pour préparer les mesures de sécurité. On attend plus de cent mille personnes. Celui-là, au ventre rond, prend un air satisfait et rigolard. « Pourquoi votez-vous pour le Shiv Sena ? », demande en anglais Phil. « Parce que nous, on est marathis, on en a ras le bol des musulmans, des immigrants de tous les autres États. Des pouilleux. On est pour des quotas de postes pour les Marathis, les autochtones. Le Shiv Sena a raison ». Phil explique à sa coéquipière que le Shiv Sena est un parti xénophobe, hindouiste, d’extrême droite, au poste de commande dans la ville de Bombay.
Puis on s’engage sous le hall 1. Des moines tibétains font signer une pétition pour l’indépendance du Tibet…Des organisations internationales, de défense des droits de l’homme, de développement montent leurs stands de tous les côtés. Deux hommes en dhotî blanc avec un calot à la Nehru sur la tête, tendent une banderole. L’interview révèle qu’ils font partie d’une association de défense du caractère sacré de la vache et de la lutte contre les abattoirs, de plus en plus nombreux. Je me sens de trop…
J’ai peur de les perdre. On vient de repasser, pour la troisième fois, devant le media center avec des ordinateurs, des journalistes des cinq continents. Mais où sont les toilettes, le dining hall, la salle des médias alternatifs ?
Nous nous dirigeons vers le dining hall… Puis, très vite, j’ai envie de partir sans attendre Phil, occupé à taper sur l’ordinateur des légendes aux quelques photos prises avec sa coéquipière. J’en suis à mon neuvième séjour en Inde et, en femme émancipée, je décide de rentrer seule. Rassurée par la perspective de pouvoir bientôt m’allonger dans un lit, j’emprunte une large allée entre les bâtiments désaffectés. Phil m’a conseillé de prendre un rickshaw à la sortie IV : « Tu demandes Goregaon station. C’est facile tu verras, direction Churchgate, tu descends à Ville Parle, et l’hôtel est dans la rue Jawaharl Nehru Road. »
Je réussis à trouver une sortie puis monte dans le premier rickshaw…Tout chauffeur de rickshaw qui se respecte, sait flairer l’occidentale fraîchement débarquée. L’étranger n’ose pas demander le meter, cet appareil à cadran monté sur la gauche du siège du conducteur, qui doit normalement indiquer le prix de la course mais la plupart du temps, ils annoncent fièrement que le meter ne marche pas « No Work » et s’il fait semblant de ne pas comprendre vos quelques mots inquiets, il fait un geste de la main.
Ce geste-là, je l’ai reconnu tout de suite : les doigts recourbés vers l’arrière, avec ce beau mouvement du poignet. Pas la peine d’insister. Cinquante roupies, je n’ai pas le courage de négocier et j’ai cette tête d’occidentale fraîchement débarquée. Cahotements, noir d’encre, trajet interminable. Le rickshaw me dépose à la gare de Goregoan et prend son rang dans la file d’attente.
Où acheter un billet de train ? Perdue, je suis perdue. Des milliers d’hommes rentrent des quartiers de Colaba. Vingt heures, trop fatiguée pour même demander où se trouve le guichet. Pour trois stations, je m’en passerai. Quel est le bon quai ? Sur la passerelle métallique, au-dessus de la voie ferrée, je reste figée là, à ne pas me décider, hagarde. Des trains de banlieue, à grande vitesse, passent avec des cris d’effroi sous la passerelle. On les dirait lancés à l’aveuglette vers un destin tra¬gique et fatal. Un homme aux lunettes carrées avance vers moi. J’ose lui dire deux mots « Ville Parle ». La première fois, il ne comprend pas. Je reste hébétée puis le réflexe revient. Je n’ai pas assez roulé le « r » certainement. « Ville Parrrle ». Son « Follow me » me sauve. Il m’entraîne avec autorité et bienveillance vers le guichet, fait la queue, m’achète un billet, me le dépose dans la main, me reconduit vers le quai, direction « Ville Parrrle », m’accompagne jusqu’au Ladies Compartment. Cet homme aux lunettes carrées a deviné ma détresse. À travers lui, Mother India a su me prendre dans ses bras pour la neuvième fois. Mother India, la déesse mère.