Postface de Padmanabhan Krishna Murthy1

Au moment où ce livre paraît, six ans se sont écoulés depuis le Forum de Mum­bai en 2004. Je voudrais faire part de mon expérience et des échos suscités par la lecture de ces carnets de voyage vers Mumbai.

Participer à un Forum social mondial, c’est vivre en accéléré pendant cinq ou dix jours la rencontre avec des militants d’autres sensibilités politiques et contri­buer à un grand mouvement d’espoir pour un monde alternatif au capitalisme et à ses crises destructrices. La période écoulée a été marquée par l’invasion de l’Irak, l’occupation de l’Afghanistan et la formidable crise financière et économique qui démasque les abus éhontés du capitalisme et de la mondialisation libérale. C’est essentiellement la crise du capitalisme comme système. Nous sommes entrés dans une crise globale, alimentaire, écologique, sociale et politique.

Les participants du Forum social mondial sont membres actifs d’une associa­tion, d’un syndicat et souvent acteurs d’un combat politique. Vivre l’événement d’un FSM, c’est aussi entendre les bruissements de cette révolte mondiale qui couve.

Étienne, un des personnages de ce livre, syndicaliste des Télécom, se bat pour que ça change en France. Dans son carnet de voyage, il nous fait partager les témoignages des dalits, leur fierté de se mettre debout, de vivre une nouvelle dignité quand ils réussissent à tisser des solidarités malgré les divisions de castes. Sa participation à ce Forum lui a permis de remettre en cause ses préjugés : « En arrivant près du site, je suis estomaqué. Des milliers de banderoles, des gens qui défilent en chantant et en dansant. C’est gai, coloré et combatif. Cette vitalité et ces vagues successives de groupes, à la fois en liesses et concentrés, contredisent mes idées toutes faites sur l’Inde : je m’attendais plutôt à ce que le fatalisme lié à la misère et au poids de la religion se traduise par de l’accablement. »

J’aime la révolte d’Étienne parce qu’elle le pousse plus loin dans son combat, en comprenant mieux l’importance des solidarités internationales qu’il a déjà expéri­mentées. Dans son carnet, on le voit se confronter à la fois aux contradictions entre travailleurs du Nord et du Sud au travers des délocalisations, mais aussi entre­voir des perspectives de dépassement grâce aux réseaux tissés dans les FSM. La plupart des participants passent ainsi d’un atelier de témoignages qui redonne de l’espoir à un atelier où ils débattent de stratégie. Je voudrais illustrer l’utilité des réseaux internationaux qui se créent dans les Forums. Je fais moi-même partie du Réseau International Frantz Fanon. En venant plusieurs fois en France j’ai pu porter un regard du Sud, ou faut-il dire d’ex-colonisé, sur l’explosion des banlieues en 2005. Cela m’a permis de voir la question des banlieues non seulement sur le plan des injustices économiques, du travail et du chômage, mais aussi liée aux problèmes de dignité et de stigmatisation des enfants d’immigrés et des « sans papiers », de repérer les implications du passé ex-colonial de la France, souvent complètement négligé. Passé qui influe encore sur le pré­sent, si on analyse le discours de Nicolas Sarkozy à l’université de Dakar en 2008.

Le Forum social mondial, initié en 2001 à Porto Alegre, est devenu le lieu de recherche d’une alternative à la mondialisation libérale capitaliste. Même si la charte du FSM limite ce lieu à un espace ouvert aux débats, sans prise de position centra­lisée, la plupart des participants sont en quête d’alternatives réelles et ont imposé dans ce lieu une prise en compte des stratégies de mobilisations et d’actions. Le cri d’espoir « un autre monde est possible » émane de Porto Alegre, de Mumbai, de Nairobi et de nombreux autres Forums continentaux. Ces rencontres ont déclenché un processus qui rejette la mondialisation capitaliste, ses guerres, sa politique d’ex­propriation des richesses naturelles, d’exploitation et de subjugation des peuples du monde, particulièrement ceux d’Afrique, d’Asie et d’Amérique Latine.

En ce qui me concerne, je pense que ceux qui ont cru pouvoir donner un visage plus humain au système d’exploitation capitaliste se sont fait des illusions et se sont trompés. « Un autre monde possible » ne peut être qu’une lutte pour une société plus juste, sans guerre et « sans exploitation de l’homme par l’homme ». Je crois que les Forums continueront d’avoir un rôle catalyseur où l’on pourra apprendre des expériences novatrices menées en Amérique Latine, en Bolivie, en Équateur ou au Venezuela, pour le « socialisme du 21e siècle » et agréger des réseaux de luttes et de stratégies alternatives.

Depuis les années 1980 une campagne a été orchestrée pour discréditer le socialisme comme idéologie, mode de pensée et forme de société et vanter le capi­talisme comme un système « Invincible et Infaillible ». Nombreux sont les gens de gauche qui ont été influencés par ce rejet du socialisme et un vide idéologique a existé notamment en Europe. Aujourd’hui plusieurs générations commencent à redécouvrir l’actualité des valeurs et principes du socialisme, non seulement pour défendre la justice sociale, mais aussi éviter l’exploitation et les guerres.

En Asie, un nouveau vent de révolte a soufflé au Népal avec le renversement populaire de la monarchie. Pour revenir au contexte proprement indien, je voudrais insister sur la résistance des mouvements sociaux contre les politiques oppressives du néolibéralisme et sur les combats des mouvements dalits. Ils ont su défier le fatalisme de la religion, lutter contre les inégalités inscrites dans la notion de karma et contre les hommes politiques indiens qui s’en servent. Je cite les propos d’un personnage du livre, Suchitra : « Depuis que je suis née, j’ai fait l’expérience de la vie des plus riches, de la vie des plus pauvres. J’ai vu comment 2 % de la population possèdent 85 % des richesses. Nous avons des richesses si grandes en Inde ! Et nous enseignons par la religion que si nous sommes ainsi, avec de telles inégalités, c’est le karma. Si Dieu a créé ça, il y a un ordre, et cet ordre doit être respecté. » La vitalité des résistances, malgré cet ordre-là, est une des leçons du FSM indien.

« Nous tisserons pour vous le linceul du vieux monde, chantaient au dix-neu­vième siècle les canuts, les ouvriers tisserands en lutte de la ville de Lyon en France, car on entend déjà la révolte qui gronde. » J’espère que les Forums sociaux contribueront à redonner espoir et esprit de résistance à la jeunesse contre les cou­rants dominants affirmant qu’il n’y aurait pas d’alternative au capitalisme, le fameux TINA2 Dans les Forums, toutes sortes de mouvements, d’associations, de syndi­cats, prennent confiance pour construire un monde plus juste, sans discriminations, car un autre monde est possible, un monde socialiste est possible.

Padmanabhan Krishna Murthy, décembre 2009


1.↑ PK Murthy est ancien mineur, syndicaliste indien et membre du comité d’organisation du FSM de Mumbai.

2.↑] TINA : There is no altervative