PREFACE de Chico Whitaker Ferreira

En 1989 le monde a vu avec étonnement la chute du Mur de Berlin, signifiant l’effondrement de la longue expérience du « socialisme réel », en Union Soviétique.  Beaucoup se sont demandé alors quelle direction allait prendre l’histoire du monde. Ceux qui s’opposaient à sa domination par le système capitaliste ont vécu des années de perplexité.  Le monde a vite connu, cependant, les effets pervers, pour les êtres humains et pour la planète, d’un capitalisme prétendument triomphant. Des actions de protestation et de résistance ont commencé à se multiplier. C’est à l’intérieur de cette mouvance qu’en janvier 2001 ont surgi les Forums sociaux mondiaux – dont le premier à Porto Alegre, au Brésil – comme un nouveau type d’initiative politique. Son slogan « un autre monde est possible » reflétait bien un besoin ressenti un peu partout dans le monde : celui d’affirmer que le changement viendrait. Des Forums sociaux se sont alors rapidement répandus sur tous les continents1, devenant un processus ininterrompu de création d’espaces de niveau local, national ou mondial. Ceux qui cherchent les chemins pour que les êtres humains puissent vivre en harmonie entre eux et avec la Terre peuvent se rencontrer, échanger des expériences sur les luttes de chacun. Ils apprennent à s’écouter, identifier des convergences, créer des liens dans l’horizontalité et dans le respect de la diversité.

Dix ans après le premier Forum social mondial, le livre de Lise Poirier Courbet et Aymard de Mengin aborde de façon  nouvelle l’expérience de ces Forums. Je suis honoré de leur invitation à écrire la préface. La dimension que le processus des Forums sociaux a gagnée et les innovations dont il est porteur ont suscité des textes de réflexion tout au long de ces dix années. Ils analysent et décrivent ce processus, ses possibilités et ses limites, ses origines et ses perspectives, en le critiquant ou en le louant 2. Lise et Aymard sortent de ces schémas : ils racontent un Forum mondial, celui de 2004, à Mumbai en Inde, mais ils le font de l’intérieur, avec des histoires de vie vécues avant, pendant et après celui-ci. Ils ont interviewé des participants venant des quatre coins du monde. Avec les informations ainsi recueillies et à partir de l’histoire réelle des interviewés, ils ont créé sept personnages différents. Leurs « carnets de voyage » permettent au lecteur de vivre leurs découvertes, leurs doutes, leurs sentiments. Que vous ayez participé ou non à des Forums sociaux, ces histoires vivantes vous permettront de voyager dans les pensées et les expériences d’une constellation d’univers, de cultures, de personnages. On aime les doutes du syndicaliste français ou de cette traductrice colombienne, entraînés par quelque chose qui les dépasse et qui est justement « l’esprit du Forum ». Cet espace redonne force et courage aux mouvements sociaux, aux collectifs, sans nier l’individu comme ce fut trop souvent le cas dans les mouvements de résistance du vingtième siècle. Pour changer le monde il faut changer les structures et aussi se changer soi-même.

Dans ces « carnets de voyage » les uns cherchent des réponses à leurs doutes, d’autres veulent construire de nouvelles alliances entre associations ou courants politiques. Certains sont entraînés par des amis à participer à cet événement, d’autres y sont conduits par des convictions déjà mûries ou sont des volontaires qui aident aux traductions. Ainsi cette jeune enseignante française venue pour son réseau militant : en portant son sac à dos, ses copies à corriger à l’autre bout de la planète, elle navigue entre le camp de jeunesse, les cabines qui ne marchent pas, les taxis et les rickshaws quand elle rentre, épuisée, à deux heures du matin. Les uns sont venus seuls, d’autres sont venus stimulés et appuyés par leur communauté, leur groupe militant. Ainsi Vijaya et ses compagnons du village de Jodalpur rencontrent d’autres associations de l’Inde, croisent par hasard deux étudiantes courageuses qui ont créé un collectif contre les violences faites aux femmes. En découvrant Mumbai, la grande métropole, ils se disent « Jamais nous ne pourrions vivre ici ». Mais ils se souviendront toujours des rires qu’ils ont provoqués en jouant une pièce de théâtre au milieu des rues du Forum, des paroles qu’ils ont échangées avec des villageois en lutte contre leur déplacement forcé pour la construction des grands barrages. Pour les étrangers n’étant jamais venu en Inde, la découverte du pays se mêle à celle des mouvements sociaux et les fait réfléchir à la comparaison des situations, à leur propre engagement, à la  transmission des expériences militantes.

Chercher des alternatives au capitalisme planétaire est un pari insensé. Ces milliers de paysans indiens, ces milliers de mouvements sociaux le font pourtant et se retrouvent dans les Forums, malgré les crachotements des micros, les passages d’une langue à l’autre. Les récits d’Ana et Inès, deux traductrices, montrent bien le chaos du Forum, les efforts énormes à entreprendre pour que les délégués puissent se comprendre, les difficultés des échanges interculturels. Ces récits croisés sont la meilleure illustration que ce chaos est créateur. A tous ces gens qui veulent faire des paris insensés, le Forum donne un espace pour construire leurs expériences, créer des ponts.

Mumbai a été caractérisé par l’auto-organisation, une formule qui avait été expérimentée dans les trois premiers Forums à Porto Alegre. Une partie réduite du programme du Forum était proposée par ses organisateurs : un peu plus d’une dizaine de débats organisés « d’en haut ». La plupart des activités ­- plus de mille – étaient auto-organisées, décidées par les participants eux-mêmes, les organisations de la société civile. A partir de ce Forum, les organisateurs ont été appelés des « facilitateurs ». Cette tendance s’est encore un peu plus affirmée en 2005 à Porto Alegre, au Brésil où aucune activité n’était organisée « d’en haut ».

L’auto-organisation a eu un autre effet important : le Forum de Mumbai, en cela bien différent des trois précédents réalisés au Brésil, a été marqué par une présence massive d’organisations de la population pauvre, comme celles des « dalits » et des « adivasis« . Ces participants ont alors pratiquement occupé tout le temps les rues internes au territoire du Forum, avec des manifestations, des présentations de théâtre, des danses et de la musique. Ils fréquentaient peu les grandes salles où se tenaient des discours intellectuels, plus habituels dans ce genre de rencontres politiques. Cette dynamique a été saluée par tous comme ayant été très positive. Les organisateurs facilitateurs des Forums suivants ont donc essayé, sans nécessairement y parvenir, de maintenir une présence plus populaire. Les participants, les délégués « fonctionnent » ainsi, sans dépendre d’ordres et d’orientations d’un « commandement » supérieur. La confusion qui parfois en résulte, finit par être acceptée par tous dans un esprit confiant de coresponsabilité. Une certaine désorganisation – qui effraie celui qui arrive en espérant « être servi » – devient elle- même un des éléments essentiels de la proposition du Forum, cette « invention politique » comme l’a appelé un des facilitateurs brésiliens dans son livre3. « Il ne fallait pas répéter l’agir politique usuel, mais accepter  l’auto-organisation des activités dans le rythme et la forme choisis par chacun, le respect de la diversité. »4 Les prémisses de ce respect consistent à reconnaître que tous ont des contributions à donner à une lutte nécessairement collective, longue, sur de multiples fronts, chacun le faisant à sa façon.

Le livre « Bombay, rivage des possibles » met particulièrement bien en scène cette confusion, cette perplexité qui saisit le participant « novice », et raconte de manière parfois cocasse la manière dont chaque personnage se fraie un chemin dans les arcanes du Forum. Après Mumbai, il y aura les carnets de Nairobi en 2007 – où j’ai connu personnellement Lise – et les carnets de Belém au Brésil en 2009.

Une chose a été consciente dès le premier Forum social : face aux rivalités de pouvoir dans les mouvements de contestation, il faut créer des anti-virus de la division. Si on veut totaliser, cela crée des résistances qui rendent impossible de continuer ensemble. En effet la recherche d’une nouvelle culture politique va jusqu’à la manière de s’organiser dans la lutte politique avec l’horizontalité et le respect de la diversité. Sans chefs, malgré des fonctions différenciées pour les uns et les autres, il n’y a plus ni concentration du pouvoir, ni concentration de l’information. Chacun s’engage dans une action parce qu’il est convaincu de ce qu’il doit faire sans être l’objet des décisions des autres.

Ces idées sont issues de notre expérience collective au Brésil à partir des années 1970. Les expériences des communautés de base, des mouvements sociaux, comme ceux des paysans et des « sans terre », l’expérience de l’échange des savoirs, l’idée de réciprocité, l’horizontalité des rapports, toutes ces expérimentations cherchaient une meilleure efficacité des actions en vue d’un changement social.

Mais je me suis laissé embarquer par l’enthousiasme que le processus des Forums sociaux mondiaux provoque en moi, et qui a été alimenté par les « carnets de voyage » de nos sept personnages. Pour chacun d’eux, rester immergé cinq jours dans la confusion des Forums sociaux fait bouger beaucoup d’habitudes et de certitudes. Leurs « carnets » le font vivre intensément : l’expérience du Forum est elle-même à la croisée du changement personnel et du changement social. J’aimerais que ces quelques lignes puissent aussi être lues comme un « carnet de voyage ».

Les Forums sociaux sont un processus au cours duquel les personnes et les mouvements sociaux dépassent leur sentiment d’impuissance face à un système inhumain et impersonnel. Le vingtième siècle a laissé un sentiment de frustration chez ceux qui prétendaient substituer à la logique capitaliste une logique socialiste, tournée vers la libération de l’être humain. Plusieurs voies ont été proposées et expérimentées pour ce saut historique. Cependant, ces tentatives se sont soldées par des victoires éphémères, par des erreurs qui ont engendré un coût social énorme et par des défaites tragiques. Beaucoup d’hommes et de femmes ont payé de leur vie leur confiance dans de réels changements. Personnellement j’ai participé avec espoir à plusieurs de ces expériences. Au Brésil, j’étais engagé dans la planification de la réforme agraire, dans le gouvernement de João Goulart, quand il a été renversé par une dictature militaire qui a duré presque vingt ans. Au Chili, où j’ai vécu de 1970 à 1973, pendant le mouvement d’Unité Populaire, le gouvernement Allende a été abattu encore plus violemment.

Mais d’autres changements politiques obtenus démocratiquement se sont fréquemment vidés de leur substance par la soumission des dirigeants élus aux exigences économiques du système dominant. Le capitalisme a ainsi récupéré l’espace perdu, il s’est imposé aux personnes, s’est profondément ancré dans les têtes. La terre est aujourd’hui dominée par le capitalisme dans ses nouveaux habits, ceux du néolibéralisme mondialisé. Lorsque des personnes reprennent espoir dans cette longue lutte pour une vraie victoire sur l’injustice, c’est selon moi le meilleur résultat des Forums. Ils découvrent alors que beaucoup de gens luttent pour cette cause, pour la construction de la paix et de l’égalité, pour sauver la planète de sa destruction du fait de nos propres actions insensées. Oui, un autre monde est possible.

Chico Whitaker Ferreira, décembre 2009.


1.↑ Le nombre de participants des Forums mondiaux est une indication de leur croissant pouvoir de convocation : 20.000 dans le premier en 2001, 50.000 et 100.000 en 2002 et 2003 encore à Porto Alegre, 120.000 à Mumbai, en 2004 en Inde, 150.000 en 2005 à Porto Alegre, 70.000 à Nairobi, au Kenya, en 2007 et 150.000 à Belém do Pará, au Brésil, en 2009.

2.↑ Moi même je suis parmi les auteurs de textes sur le Forum social mondial, avec un livre publié aussi en France, « Changer le monde », Editions de l’Atelier. Paris 2006.

3.↑ « Le FSM, une invention politique », José Correia Leite, Edições Perseu Abramo, São Paulo, Brésil, 2003.

4.↑ Dans un texte récemment écrit, je décris cette recherche d’une nouvelle culture politique par la quête de comportements et de perceptions peu communes dans le monde de l’action politique : l’horizontalité dans les rapports entre les participants ; le refus d’un document final unique ; la stimulation par de multiples initiatives ;  la possibilité de faire de la politique dans la joie, en apprenant à s’écouter et sans préjuger des propositions d’action faites par les autres ; l’acceptation des insuffisances des autres et de ses propres faiblesses ;  l’organisation en réseau où tous sont coresponsables avec des fonctions différentes à la place des structures pyramidales hiérarchiques.